Olivier Demangel, scénariste et auteur de deux romans
AUDIOVISUEL et LITTERATURE

Olivier Demangel, scénariste et auteur de deux romans

Au sortir de l’IDHEC ou de la Fémis, on ne travaille pas toujours, ou pas seulement, dans le domaine étudié. Parfois on ne travaille même pas du tout dans le cinéma, ou on a une seconde activité en dehors. Plusieurs anciens ont d’autres métiers artistiques : photographes, écrivains… Nous nous sommes demandés, pour ceux qui ont publié des livres de fictions, quels rapports il peut y avoir entre leur cursus dans l’école et leur écriture.

Après l’interview d’Aurélien Manya, monteur, voici celle d’Olivier Demangel (Fémis promo 2010, scénario), auteur de deux romans et scénariste, notamment d’Atlantique de Mati Diop, Grand Prix au Festival de Cannes 2019.

« Il faut réussir à combiner l’écriture de scénario et l’écriture de roman.
Ce sont deux types d’écriture très différents, qui ne supposent
ni la même méthodologie ni la même concentration. »

Quelles études as-tu faites et comment es-tu arrivé à la Fémis ? Dans quelle promo étais-tu ? Quels étaient tes projets professionnels quand tu y étudiais ?

Je me suis orienté très tôt vers des études littéraires. Après le bac, j’ai fait une khâgne puis j’ai intégré Normale Sup à Paris, où j’ai passé l’agrégation de Lettres Modernes. Si bien que lorsque j’étais à la Fémis (dans la promotion 2010, je suis entré en 2006 en section Scénario), j’étais en parallèle enseignant à Paris VII et je commençais un doctorat sur Beckett – jamais fini, évidemment. C’était une situation à la fois explosive et stimulante. Je savais déjà que j’allais m’orienter vers l’écriture, je voulais devenir scénariste mais comme je n’avais aucune certitude d’y parvenir, je préférais garder une sécurité professionnelle en continuant à enseigner. J’ai fini par demander ma mise en disponibilité pour ma dernière année à la Fémis et je viens seulement de démissionner de l’Éducation Nationale. Maintenant, je n’ai plus de parachute, donc…

Quelle est ton activité professionnelle principale aujourd’hui ?

Je suis scénariste, principalement pour le cinéma (j’ai collaboré à l’écriture de Neuf mois ferme d’Albert Dupontel puis coécrit La Vie en grand avec Mathieu Vadepied, Rattrapage avec Tristan Séguéla, Vers la Bataille avec Aurélien Vernhes-Lermusiaux ou Atlantique avec Mati Diop), un peu pour la télévision (les saison 2 et 3 de Baron noir pour Canal+), et pour le web (République ou Wei or Die). Et donc, en parallèle, je suis romancier.

Quand as-tu commencé à écrire ? Et à quel moment t’est venue l’idée de publier ? Est-ce que ça a été simple ? Compliqué ?

J’ai toujours voulu écrire des romans. J’en ai commencé beaucoup, bien avant même d’envisager de devenir scénariste. Le premier roman que j’ai publié, 111, je l’ai d’ailleurs commencé en 2004, deux ans avant d’entrer à la Fémis. J’ai mis dix années à l’écrire – avec de gros laps d’interruption, évidemment – mais je ne l’ai jamais abandonné. J’écrivais déjà au lycée, comme beaucoup de gens bien sûr. J’ai d’ailleurs failli être publié en 2002 – on m’a demandé de réécrire, et j’ai refusé. Les stupidités post-adolescentes, évidemment. De ce point de vue, le cinéma m’a beaucoup appris : il faut avoir de l’humilité dans ce qu’on écrit, savoir se remettre en question, modifier, retravailler, et pourtant garder une ligne fixe, un point d’appui, des éléments dont on ne doute pas et dont on ne doutera jamais. Si l’on commence à ne vouloir toucher aucune virgule, très bien, mais il ne faut rien attendre du dehors à moins d’être un génie qui ne fait que des chefs d’œuvre. À l’inverse, si l’on change tout, tout le temps, on se perd, on perd l’épine dorsale, la vision de ce qu’on veut faire. Tout est une question d’équilibre.

En ce qui concerne la publication, j’ai eu quelques refus sur mon premier roman, mais très peu, parce que je n’ai pas cherché à le publier coûte que coûte. J’ai rencontré Jacques Binsztok par l’intermédiaire de mon agent. Il était en train de monter sa maison d’édition après avoir été directeur d’édition au Seuil pendant très longtemps. On s’est beaucoup compris mutuellement, il avait du roman la même vision que la mienne, héritée d’un amour partagé entre Les saisons de Maurice Pons et L’espèce humaine de Robert Antelme. Il m’a fait confiance sur le texte et il a édité le roman en 2015. Comme cela s’est plutôt bien passé, surtout au niveau critique, je me suis naturellement tourné vers lui pour le second.

Aujourd’hui, je pense être plus identifié comme scénariste que comme romancier. Pourtant, si je me suis orienté vers le scénario, c’est surtout pour pouvoir vivre de l’écriture. J’étais bien plus un passionné de littérature, dans ma jeunesse, que de cinéma – aussi et surtout pour des raisons culturelles. Dans ma famille, on valorisait beaucoup les livres. Le cinéma, ce n’était pas très sérieux, comme art. Comme je venais d’un milieu petit-bourgeois de province, il y avait une tradition de l’adoration de la culture classique. J’ai fait du latin, du grec, j’ai même passé Normale en Lettres Classiques. Assumer de vouloir écrire des romans n’était déjà pas évident, mais alors des films ? C’était impensable. Mon père était fonctionnaire et il avait l’envie très conditionnée que je brille, d’une façon ou d’une autre, dans l’administration. D’où mes études universitaires. Mais au bout d’un moment, il y a eu une sorte de nécessité pratique : je voulais écrire, pas enseigner. Comment vivre du roman ? En particulier des romans que je voulais écrire ? Cela me semblait impossible. Et j’ai fait des rencontres, je me suis dit : peut-être qu’écrire des scénarios, ce ne sera pas si éloigné que ça du roman. J’ai passé la Fémis pour voir si c’était fait pour moi, et j’ai été reçu. Le cinéma, le scénario ont donc été des aventures très personnelles. J’ai dû me « rattraper » culturellement. Longtemps, j’ai eu du mal à me sentir légitime dans cet art-là. Cela ne fait pas si longtemps que c’est le cas. Comme quoi ce n’est pas forcément là où on est légitimé qu’on se sent légitime.

• Combien de livres as-tu écrit/publiés ?

J’en ai publié deux, 111 en 2015 et Station Service en 2018. Le premier raconte l’histoire d’une horde, dépourvue de tout ce qui fait l’humanité, qui arpente un désert, soumise à tous les aléas climatiques et biologiques, sous le regard quelque peu hautain d’observateurs mandés pour faire de mystérieuses consignations. Le second, écrit à la première personne, raconte les trois jours tumultueux dans la tête d’un homme qui n’est peut-être pas aussi innocent qu’il le prétend.

J’en ai écrit aussi davantage. J’ai été à deux doigts de publier un recueil de nouvelles d’anticipation mais là on se heurte au mal français, particulièrement dans l’édition – le cinéma a muté ces dernières années : la peur du récit de genre, doublée par la peur de la forme courte. Et en ce moment, j’essaie d’écrire un troisième roman. Mais il faut réussir à combiner l’écriture de scénario et l’écriture de roman. Ce sont deux types d’écriture très différents, qui ne supposent ni la même méthodologie ni la même concentration.

Est-ce que tu dirais que tes études à la Fémis ont influé sur ton écriture ? Dans les sujets abordés ? La manière de construire un texte ? Par des choses que t’auraient dit certains intervenants durant tes études ?

Forcément. Si, comme je l’ai dit, écrire des films ou écrire des romans sont deux pratiques très différentes, elles se rejoignent sur la construction du récit. Cela a été particulièrement le cas quand j’écrivais mon deuxième roman, Station Service. Le premier, 111, je l’avais commencé avant même d’entrer à la Fémis, donc c’est moins manifeste. Je pense d’ailleurs que c’était un roman parfaitement « inadaptable ». Le second, dans sa forme, sa construction, ses dialogues et surtout ses personnages, est plus proche d’un scénario que le premier. J’y adopte d’ailleurs une forme de chapitrage très découpé, assez proche de la nomenclature du scénario, du« séquençage ». C’était le cas aussi dans le premier – mais dans le premier cela « dialoguait » plutôt avec le travail universitaire. C’est désormais une forme que j’emploie beaucoup, sans doute parce qu’elle est proche du scénario et me permet de combiner plus facilement les deux écritures, surtout parce qu’elle coïncide avec le temps de travail que j’ai pour écrire des romans. Maintenant il y a tout de même des différences qui me semblent fondamentales entre les deux écritures, et qui font que le « jonglage » n’est pas toujours évident de l’une à l’autre. Par exemple, je ne peux pas travailler sur un roman si je suis en pleine écriture d’une V1 de scénario, et inversement d’ailleurs. Parmi ces différences, il y a le traitement de la psychologie des personnages par exemple. Dans un roman, on peut verbaliser l’intériorité des personnages, écrire des contradictions internes, raconter différentes strates de l’histoire du personnage dans un même chapitre, voire dans une même phrase. Dans un scénario, c’est quasiment impossible. La psychologie du personnage doit être montrée en action. Il ne faut pas expliquer mais incarner. Ce que fait le personnage est plus important et capital que ce qu’il pense. Ou disons que sa pensée est toujours une action. Le scénario est un art pragmatique. Le roman a plus de liberté de ce point de vue. Mais cette liberté doit être délimitée malgré tout – c’est ce que j’ai essayé d’éprouver et d’interroger dans mon deuxième roman, Station Service.

Du point de vue des sujets abordés, en revanche, je ne pense pas que la Fémis ait changé quoi que ce soit. Mais d’ailleurs, il n’y avait pas de sujets imposés. Je me suis senti toujours très libre de raconter ce que je voulais, et cela n’a pas changé.

Je ne saurais pas distinguer ce que j’ai fait à la Fémis et ma pratique du scénario depuis. La Fémis donne surtout l’opportunité d’écrire des films – ce que j’ai continué par la suite. Les retours des intervenants étaient l’équivalent (plus poussé, sans doute) des retours de producteurs ou de partenaires qu’on a par la suite. C’est ce qui est le plus intéressant dans l’enseignement de la Fémis, me semble-t-il : non pas tant apprendre ou inculquer, mais préparer, initier un mouvement qui se continue ensuite quand on sort de l’école.

Est-ce que ton travail d’écrivain influe sur ta manière de travailler en tant que scénariste/réalisateur ?

Forcément, mais je saurais mois le mesurer. L’imagination, peut-être ? L’écriture elle-même ? J’ai toujours fait en sorte de « bien écrire » les scénarios. Mais ce n’est pas une qualité en soi, on s’en fiche un peu à vrai dire. Fondamentalement, je ne trace pas une ligne de partage très stricte entre « mes » romans et « mes » scénarios. Tout se renvoie en écho. La différence majeure est que dans l’écriture de scénario, on est rarement seul – alors qu’on l’est quand on écrit un roman. Peut-être que de ce point de vue, le fait d’écrire des romans, donc d’avoir l’habitude de formes écrites longues, me permet d’avancer plus vite sur la partie strictement écrite des scénarios. Je n’ai pas vraiment d’angoisse de la page blanche. Cela n’a peut-être pas directement un rapport avec ça.

À l’avenir, comment souhaites-tu continuer professionnellement ? Est-ce que tu aimerais uniquement écrire ? Ou surtout travailler dans le cinéma ou l’audio-visuel ?

Tant que je peux continuer à faire les deux, j’aimerais que rien ne change. J’ai réussi jusqu’à présent à faire en sorte que l’une des deux écritures ne prévale pas sur l’autre et j’espère que cela en restera ainsi.

Propos recueillis par Sonia Bogdanovsky.