Le déclic
NOS HISTOIRES

Le déclic

Acte Premier

Printemps 1971 : cela fait maintenant plus de deux ans que je suis sorti de l’IDHEC et je n’ai pas participé à un seul tournage.

Je suis resté fort actif à l’IDHEC, mais au terme de mes deux années d’étude, je ne connais personne. J’ai bien appelé un chef opérateur que j’admire, rencontré aux Etats Généraux, mais, non, il n’a rien pour moi. Je n’ose ni appeler des inconnus ni faire le tour des productions.

Et puis, miracle, par des amis d’amis je rencontre Pierre Clément qui me propose d’être assistant 2 jours pour filmer les 24 heures du Mans. La caméra Arri16 BL je connais, il y en avait une à l’IDHEC.

Nous tournons au Mans ; je charge les magasins de la caméra d’un deuxième opérateur, Georges Pastier, dit Loulou. Nous sympathisons.

Deuxième miracle. Loulou me demande si je parle anglais. Il se trouve que je suis bilingue.Il me parle d’un film produit par la Paramount réalisé par Lewis Gilbert (il a réalisé des James Bond). Le chef opérateur est français. Il s’appelle Andreas Winding. Celui-ci parle mal anglais. Il cherche pour son équipe un deuxième assistant bilingue.

Je le rencontre au laboratoire GTC quelques semaines après. Nous parlons. Et il dit « D’accord ».

A cette époque, Andreas Winding est un des grands chefs-opérateurs français. Il a beaucoup de classe, le sens de l’humour.

Et je mis que mon avenir est assuré. C’est une grande équipe qui fait 2 ou 3 films par an. Je serai 2ème pendant 3 ou 4 ans, puis je remplacerai Jean Harnois qui est un premier expérimenté, et ainsi de suite… Un travail, un salaire, une carrière, une ligne droite.

 

Cet été là nous enchaînons 2 films en anglais : « The Intimate Game » de Lewis Gilbert et « A room in Paris » de Christopher Miles. Des grosses productions. Une équipe pléthorique. Beaucoup de camions. Des extérieurs à Paris, en Camargue et les studios de Boulogne. Bref, je fais du cinéma.

 

A la fin du 2ème film, Andreas Winding me convoque et m’explique que nous n’allons pas continuer ensemble. La terre s’ouvre sous mes pieds. Qu’ai-je mal fait ?

Winding me rassure : je n’ai fait aucune erreur technique, mais…

Et il sort une photographie de sa poche.

Une photographie ou je suis assis sur les caisses de magasins du Mitchell BNC SPR.

Je ne fais rien de spécial… sauf que… visiblement je m’emmerde !

Et Winding enchaîne : « Tu t’ennuies et (circonstance aggravante) ça se voit. Dans mon équipe c’est pas possible. »

Je n’ai aucun argument à opposer.

C’est vrai je me suis beaucoup ennuyé. Les scénario sans intérêt, le travail de mise en scène prévisible, l’équipe pléthorique. Je me sens « utile », responsable d’un peu de travail une heure par jour (les bons jours) . Je gagne très bien ma vie, mais je dois m’accommoder d’une vie d’équipe pas très excitante. Sympathique, un reste de l’ambiance des films des années 50. Mais je n’y suis pas à ma place.

Donc, retour au chômage et découverte de l’intermittence (qui, à l’époque, est bien généreuse).

Sur le moment, et le moment dure quelques mois, j’ai un fort sentiment d’échec. Un échec aux conséquences personnelles difficiles à vivre. Comment ai-je pu être si con en montrant mon ennui ?

Winding avait complété mon licenciement d’une petite leçon : « Dans le cinéma, pour réussir, c’est deux tiers de renardise, 10% de chance, 10% de relations et 5% de talent » (je ne garantis pas les pourcentages, c’était il y a 46 ans). Un constat un peu cynique, montrant qu’il n’était pas dupe des films que nous venions de tourner.

 

 

Acte Second

Printemps 1972. Nous sommes une quinzaine de jeunes techniciens (opérateurs et ingénieurs du son) réunis dans les bureaux de la production de Bernard Lorrain pour rencontrer le réalisateur Jean-Michel Barjol.Il nous explique son film dont le nom est « Whataflash ».

Le scénario ? En attendant la fin du monde, 350 personnes s’enferment pour vivre ensemble une dernière fête. Et c’est le principe même de la mise en scène : 350 personnes vivent un happening en grande partie improvisé, enfermés 3 jours dans le grand plateau d’ Epinay.

Aucun des participants ne peut sortir. Et 6 équipes (opérateur/ingénieur du son) filment en permanence. Il y a là Renato Berta, Philippe Rousselot, Michel Cenet et d’autres.

Je suis un des opérateurs. Chacun filme à sa guise, cueille des moments ou des personnages. Parfois nous sommes réunis pour filmer à 2 ou 3 caméras une des mises en scène organisée par JM Barjol : un couple fait l’amour, un discours, un combat.

 

Et là… je m’éclate. Pour la première fois de ma vie je filme avec mon corps. Mon désir de voir peut s’épanouir.

Quand je dis « première fois » ce n’est pas une figure de style. A l’IDHEC j’ai filmé tous les films de l’école sur un plateau avec soit un Caméblimp soit un SuperParvoColor. Avec Andreas Winding j’ai chargé et déchargé des magasins de Mitchell.J’ai bien vu quelques documentaires, je connais les films de Flaherty, Marker, Rouch. Je participe activement aux débats des Etats-Généraux du cinéma sur le cinéma d’agitation et le cinéma d’éducation. Mais je n’ai encore rien filmé. Le groupe Cinélutte se créera en 1973.

 

Dans mon chemin personnel, les 3 jours de filmage « libre » de « Whataflash » sont comme une illumination. Non pas par ce que je filme, ce happening Parisien est un peu dérisoire. Mais par l’évidence que cette manière de filmer me convient. Le cinéma direct, la création en temps réel d’images qui condensent ce que je ressens et ce que d’autres personnes vivent. Celle jubilation qui fait d’eux des personnages de cinéma, cette manière de jouer avec mon corps, de danser avec eux, ça me plaît.

 

A l’époque je ne mets pas en relation les 2 expériences : l’échec du cinéma de fiction et la jubilation du cinéma direct. Je suis sans doute trop angoissé par l’idée de rester au chômage. J’enchaîne comme tous les jeunes techniciens tout ce que je peux pratiquer, courts métrages et coup de mains gratuits.

Et je ne formule pas encore, l’idée que je veux filmer, réaliser ou produire du documentaire. C’est un mot que nous réapprendrons au cours des années 80. Le documentaire est trop marginal. C’est un non-genre.

Avec le recul, je vois dans mon échec avec l’équipe de Winding un premier choix et avec Whataflash une porte qui s’ouvre. Je commence à pouvoir mettre un nom sur ce que j’aime tant quand je dis « je fais du cinéma ». Trois ans après être sorti de l’IDHEC, je commence à choisir. Le cinéma militant avec Cinélutte (de 1973 à 1978) mené prarallélement à des travail d’assistant avec Yann Le Masson, l’expérience de Fernand Deligny dans les Cévennes (Ce gamin là) , la production des premiers films d’Amos Gitaï (Journal de Campagne) finiront de clarifier mon désir : le documentaire.

Richard COPANS, le 22 Mars 2017

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