Retour au film
NOS HISTOIRES

Retour au film

Sénégal. Rives du fleuve. L’Idhec est loin. Deux ans déjà. A 25 ans entre des petits boulots d’assistant je fais tout et son contraire. Je prends un reportage, 3 semaines en Afrique, pour une revue de développement. Mi film, mi photo. En sautant du 4×4 après deux jours de route, je découvre le désert caillouteux, au sable jaune et sale, désespérément vide. Je me tourne vers l’agronome qui m’a amené ici voir un nouvel ensemble de villages. Plus de 80.000 mille paysans. Où sont-ils ? L’agronome frappe le sol de son poing. Une plaque brillante se dresse en l’air, mélange de sable et de sel. Le sol parait vitrifié. Ben voilà dit-il, des experts européens ont mis des pompes dans le fleuve et irrigué toute la région. Mais il y avait une mer ici, deux mille ans avant. Quand l’eau a touché le dépôt de sel enfoui à 6 mètres, le sel est remonté en surface. Rien ne poussera. Puis les experts ont changé de région, repompé le fleuve, et oublié qu’il est soumis aux marées. L’eau de mer remonte le fond du fleuve deux fois par jour. Les pompes réglées trop bas ont déversé l’eau salée sur les champs. Foutu de nouveau. L’agronome se gratte le menton. Le cabinet d’études a choisi une autre région, réglé les pompes en surface pour irriguer un système creusé au cordeau avec canal central et des écluses pour réguler le débit. Avec la saison sèche, l’eau a baissé et les pompes se sont arrêtées. Les paysans en bout de pistes ont coincé des sacs dans les écluses pour que l’eau coule jusqu’à leurs champs. En trois mois le système si bien réglé n’était plus qu’un dépôt de sable. Mais les 80.000 paysans? Ils ont disparu me dit-il, et il écarte les mains. Nul ne sait s’ils sont vivants ou morts. Je m’assois à côté de lui sur le marchepied du 4×4. J’ai déjà vu des magiciens, mais faire disparaitre 80.000 personnes d’un coup, c’est fort. L’agronome hoche la tête. Ai-je compris pourquoi il m’a amené ici ? Il n’y a plus rien à photographier, ni à filmer. Plus de traces. Dans certaines circonstances, non seulement on vous poignarde mais on vous oblige à nettoyer la lame avec la langue. Qui se soucie des disparus ? Ses yeux me fixent intensément : ai-je appris à filmer le vide ? Ou seulement l’évident comme tous les prétentieux à camera qui passent dans le coin ? Je n’ai pas vrai¬ment de réponse. Mon école m’a surtout appris à faire au mieux devant un monde mal raconté. Je pense au chef des Samouraïs dans le film japonais. Le moment où il fait des croix au pinceau sur des cercles pour figurer chaque bandit qu’ils viennent de tuer. Toute vie, valeureuse ou nuisible, est importante. Chacune sera porteuse de conséquences. L’agronome a sorti deux bouteilles. On est resté là jusqu’au soir. A partager des bières et parler cinéma. Face au vide et à la nuit tombante. Imaginant dessiner sur le désert 80.000 ronds avec des croix sous les étoiles. Même s’il n’y avait que nous pour les voir. Ceux qui pensent tout savoir et l’apprendre aux autres devraient aller plus souvent au cinéma. Ça rend modeste.

Franck MOISNARD (IDHEC 29ème promotion)

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