Retour au réel
NOS HISTOIRES

Retour au réel

Bornéo. Province sud. 3° étage du Central de police. J’ai 24 ans, sorti depuis un an de l’Idhec, et je me retiens de vomir sur la botte du colonel en face de moi. J’ai perdu 12 kilos en quatre mois et fume clope sur clope. Pour masquer ma peur. Les tournages sont interdits. Les équipes clandestines virées du pays, couvertes de brulures de cigarettes. Tant bien que mal, avec mes amies, on filme les paysans sans terres, déplacés selon des stratégies absurdes du FMI et de la Banque Mondiale. Quatre mois de mensonges, de fausses identités, au milieu de la détresse et des orangs outans. J’apprends à traquer les punaises et les économistes cachés derrière leurs plans grandiloquents et foireux, mais la trouille me contracte l’estomac. Chaque contrôle entre deux villes, entre deux villages, est une épreuve. Je répète au colonel que tout le matos dans les sacs à ses pieds c’est pour faire mon film de promotion. Sur la danse javanaise. Cet enfoiré me lance un regard inquisiteur. Il veut confirmer mon baratin avec le ministère de l’intérieur de Jakarta. Merde. Dans dix secondes je serai jeté dans une fosse avec les trois jeunes femmes de mon équipe qui attendent dans le couloir. Les Malboros on va les fumer par la peau. En même temps je pense qu’en cette fin de mousson, les mille kilo¬mètres de ligne téléphonique sous-marine entre Bornéo et Java doivent être aussi morcelés qu’une diarrhée. Pour passer le temps, le colonel me raconte que dix ans auparavant il arrivait à transpercer six terroristes (traduisez : six démocrates) sur le même bambou. Des brochettes. Des paquets de brochettes qu’il laissait se tordre au bord de la forêt pour que les sangliers viennent tout nettoyer. Je tente un sourire authen¬tique et complice. Le téléphone continue doucement de sonner à vide. Ma chemise est trempée. Je pourrais pondre des feuilles de cigarette tellement mes fesses sont serrées. Je continue de sourire. Le colonel, agacé par l’attente, finit par raccrocher, griffonne trois lignes sur un papier, coups de tampon, et me rend mon passeport. Je peux récupérer mon matériel et partir. Le soir même, après avoir nettoyé et vérifié le matériel, mis les batteries à charger, allongé sur la natte d’un hôtel de bambous, j’écris sur un carnet : « Ulysse est plus utile qu’Achille pour un cinéaste. Le sourire est un des mille chemins de la ruse ». Ça fait partie des choses difficiles à enseigner dans une école. Demain, il y aura d’autres villages, d’autres contrôles. J’ai une pensée pour mes amis dans des pays en guerre. Pas le droit de se plaindre. Parfois, le cadre de ce que l’on choisit de voir définit en nous-même le contour de ce que l’on est. Puis je m’endors sur le réel en rêvant à Fred Astaire qu’aimait bien ma grand-mère.

Franck MOISNARD (IDHEC 29ème promotion)

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